Un service menacé

Le métier de sous-titreur est aujourd'hui menacé, et avec lui le sous-titrage adapté, parce que la loi du 11 février 2005, saluée un peu partout comme une avancée, n’a pas tenu compte d’un facteur primordial : le sous-titreur et son travail.

Si l’on ne peut que se féliciter de l’avancée que cette loi a représenté pour les sourds et les malentendants – à savoir une accessibilité plus grande, voire totale aux programmes télévisés - on ne peut manquer d’établir le constat suivant sur notre métier et la qualité du service rendu :

Concurrence acharnée au détriment des sous-titreurs

Le 100 % sous-titré a d’emblée créé une forte concurrence dans un secteur jusqu’alors confidentiel et par conséquent aiguisé les appétits de laboratoires prêts à tout pour avoir « une part du gâteau » (prix « discount », délocalisation, turn-over des équipes…) profitant de l’argument suivant des chaînes : « Nous n’avons pas les moyens de sous-titrer 100% des programmes à ces tarifs. »
 
Le résultat ne s’est pas fait attendre : les prix de vente à la minute proposés aux chaînes ont chuté de près de 50 % en 5 ans, une dégringolade reportée immédiatement sur la minute rémunérée au sous-titreur, vidant la profession de ses professionnels les moins résistants, peut-être, mais surtout les plus démunis.

Surcharge de travail et manque de formation

Dans le souci de répondre à cette exceptionnelle demande soudaine, certains laboratoires ont formé à tour de bras des sous-titreurs, non plus adaptateurs, prêts à travailler pour pas grand-chose, à qui on n’a pas vraiment laissé le temps d’apprendre correctement le métier, tout en exigeant d’eux une somme de travail ahurissante : 3€ la minute, et 40 minutes exigées par jour pour des débutants. (Soit pour un programme « bavard » entre 650 et 800 sous-titres). Ces « 40 minutes » étant l’argument mis en avant pour convaincre que le travail était rentable.
 
3€ la minute et 40 minutes par jour… Certains auront vite fait de calculer : « Mais ils perçoivent donc 120 € par jour !!!! De quoi se plaignent-ils ? » Que nenni ! Ce tarif est un montant brut. La plupart des sous-titreurs, exerçant en tant qu’auteurs indépendants, doivent ensuite assurer eux-mêmes le paiement de leurs charges sociales, les cotisations retraite, les congés, l’achat du matériel, etc…
 
D’autre part, le temps de travail pour la réalisation d’un sous-titrage correct est estimé à plus ou moins 7 heures pour 25 minutes de film, le temps consacré dépendant du degré de difficulté du programme à sous-titrer.
 
Mais qu’entend-on par « sous-titrage correct » ? Il s’agit d’un sous-titrage adapté et prêt à diffuser, exempt de fautes, et spécialement conçu pour le public sourd ou malentendant dont les besoins ont été étudiés pour établir, de façon malheureusement trop peu officielles, des normes spécifiques en terme de couleurs, placements, indications sonores, lisibilité... Ces spécificités exigent donc une réelle formation des professionnels. Or aucune formation professionnelle reconnue, validée et contrôlée n’a encore été mise en place à ce jour. Le sous-titrage pour les sourds et les malentendants n’est, au mieux, pour le moment, présenté que comme une solution de repli dans certaines études de traduction (tant ce milieu est lui-même menacé et a fort à faire pour se défendre).

Usage inaproprié de la reconnaissance vocale

La demande expresse des personnes sourdes ou malentendantes d’une accessibilité plus grande concernait surtout l’accès à l’information, aux débats politiques ou de société, bref, aux émissions en direct ce qui, techniquement, pour du sous-titrage « classique » était irréalisable. La mise en place légitime de moyens appropriés (la vélotypie mais surtout la reconnaissance vocale) a été élaborée dans un cadre encore flou aujourd’hui. Cette technique inadéquate pour les programmes de stock (fictions, documentaires…), en théorie proscrite par le CSA pour être utilisée à ces fins, semble aujourd’hui tenter certains laboratoires de passer outre cette recommandation.
 
Si, de façon exceptionnelle, lors de délais de fabrication très courts par exemple, elle peut être une bouée de sauvetage, la reconnaissance vocale doit rester dédiée aux émissions en direct, la qualité du rendu final n'étant absolument respectueuse des normes du sous-titrage adapté.

Pas de charte de qualité

La théorie du « c’est déjà pas mal » ou « la quantité d’abord, la qualité après » a mis ce métier dans une impasse. La course effrénée vers la quantité a conduit à une grande autosatisfaction des chaînes qui clament à tour de rôle le respect de leur engagement pour du 100 % sous-titré.... Mais sous-titré comment ?
 
Lutter désormais pour un sous-titrage de qualité, répondant à un cahier des charges précis bien connu du public, respecté par tous les professionnels est, paradoxalement, devenu aujourd’hui une urgence : une charte de qualité doit être élaborée, sans quoi le public sourd et malentendant se retrouvera à devoir déchiffrer le sous-titrage initalement conçu pour leur faciliter l'accès aux programmes audiovisuels.

Des travailleurs à la recherche d'un statut reconnu et respecté

Parfois corvéables à merci, les sous-titreurs adaptateurs n’en sont pas moins dans une situation précaire. Déjà écartés du statut d’intermittent du spectacle il y a quelques années, ils sont maintenant menacés par les efforts des syndicats de traducteurs pour les faire « sortir » du statut d’auteur et donc de la couverture sociale fournie par l'AGESSA (au motif qu’ils ne seraient pas des auteurs à part entière, contrairement aux sous-titreurs traducteurs). Le risque alors pour les sous-titreurs adaptateurs est de se retrouver dans un statut de profession libérale, ce qui, financièrement, ajouté aux fortes baisses de rémunération déjà subies, et à la quasi inexistance de protection sociale, finirait de couler ce métier.
 
Voilà donc la réalité de ce métier aujourd’hui...
Heureusement, des portes se sont néanmoins ouvertes, ou ont été un peu enfoncées,
pour éclaircir la situation et faire qu’il perdure, demain, dans de meilleures conditions.
 
Protéger ce métier est l'affaire de tous, professionnels et public, puisqu'il s'agit de défendre la qualité d'un service d'intérêt général.
Gardons en tête ceci :
Sans sous-titreurs professionnels, point de sous-titrage professionnel. CQFD.